Le fair use dans le documentaire : guide pratique

Comment fonctionne réellement le fair use pour les documentaristes — les quatre facteurs, les codes du Center for Media & Social Impact, et pourquoi ce n'est pas un blanc-seing.

Par Indian Point Film Editorial 11 août 2021 5 min de lecture
Law books on a desk

Deux cinéastes vous diront des choses opposées sur le fair use avec une assurance égale. L’un jure qu’on ne peut jamais utiliser une seule image des rushes d’autrui sans licence. L’autre affirme qu’on peut prendre ce qu’on veut tant que c’est « transformatif ». Les deux ont tort, et l’écart entre eux est l’endroit où bien des documentaires s’enlisent — soit en payant des clearances inutiles, soit en se faisant retirer leur film pour s’être appuyés sur un principe mal compris.

Je suis productrice, pas juriste, et ce qui suit est un contexte général, pas un conseil juridique. Pour tout film réel, il vous faut un avocat spécialisé en médias et, le plus souvent, une assurance erreurs & omissions. Mais on ne peut même pas avoir cette conversation utilement sans en saisir les bases. Les voici.

Ce qu’est vraiment le fair use

Le fair use est une doctrine du droit d’auteur américain qui autorise un usage limité d’œuvres protégées sans permission, dans certains cas — critique, commentaire, reportage, recherche, etc. Il existe parce que, sinon, le copyright étoufferait précisément le type d’argumentation culturelle dont les documentaires sont faits. On ne peut critiquer un film, le discours d’un politique ou un objet de culture pop si l’on nous interdit d’en montrer quoi que ce soit.

Surtout, le fair use n’est pas une catégorie de contenu automatiquement libre. C’est une défense, évaluée au cas par cas, soupesant plusieurs facteurs. Pas de limite de durée, pas de règle « dix secondes ça passe », pas de pourcentage magique. Quiconque vous cite un chiffre précis l’invente.

Les quatre facteurs

Les tribunaux américains soupèsent quatre facteurs ensemble. Aucun ne décide à lui seul ; ils s’équilibrent.

  1. Le but et le caractère de l’usage. Est-il transformatif — ajoute-t-il un sens, un commentaire, un contexte nouveaux, plutôt que de réutiliser le matériau pour sa fonction d’origine ? Critique et commentaire jouent en votre faveur. Utiliser un extrait simplement parce qu’il est bon joue contre vous.
  2. La nature de l’œuvre protégée. Les œuvres factuelles bénéficient d’un peu plus de marge que les œuvres très créatives, même si ce facteur est souvent le moins décisif.
  3. La quantité et l’importance prélevée. Combien avez-vous pris, et était-ce le « cœur » de l’œuvre ? N’utiliser que le nécessaire aide. Reprendre le passage le plus important et reconnaissable nuit — même bref.
  4. L’effet sur le marché. Votre usage se substitue-t-il à l’original ou nuit-il à son marché ? Si un spectateur regardait votre extrait au lieu d’acheter l’original, cela dessert le fair use.

Le fil conducteur est le but. Utilisez-vous le matériau pour en dire quelque chose, ou seulement parce que la licence coûte cher ? C’est la question vers laquelle chaque facteur revient.

Les codes qui ont changé la donne

Pendant des années, les documentaristes ont traité le fair use comme terriblement flou, et diffuseurs comme assureurs refusaient souvent d’y toucher. Cela a changé grâce à des documents de bonnes pratiques élaborés par la profession — surtout le travail du Center for Media & Social Impact, dont le Documentary Filmmakers’ Statement of Best Practices in Fair Use a doté le milieu d’une compréhension partagée et concrète de ce qu’est un fair use responsable.

Ces codes comptent au-delà de l’abstrait. Parce que la communauté documentaire a formulé des normes raisonnables, assureurs et diffuseurs ont accepté de reconnaître les revendications de fair use qui les respectent. Un film conforme à ces bonnes pratiques est bien plus facile à assurer et à clearer qu’un film qui improvise. Si le fair use fait partie de votre film, lire le code pertinent n’est pas optionnel — c’est ainsi que vous rendez votre raisonnement crédible auprès de ceux qui décident si votre film peut sortir.

Fair use et assurance E&O vont de pair

Voici la réalité pratique que les débutants manquent : invoquer le fair use et obtenir une assurance erreurs & omissions (E&O), c’est la même conversation. Diffuseurs et grands distributeurs exigent une couverture E&O, et l’assureur examinera vos clearances — chaque revendication de fair use comprise. Un avocat rédige en général une lettre d’opinion appuyant vos usages, et c’est elle qui permet à l’assureur de dire oui. Nous creusons cela dans avez-vous besoin d’une assurance E&O pour votre documentaire ; pour l’instant, retenez que le fair use sans trace écrite est un problème qui ressurgira à la distribution.

Ce que cela implique hors des États-Unis

C’est la partie qui piège à l’international : le fair use est spécifiquement une doctrine américaine. D’autres pays ont leurs propres exceptions, souvent plus étroites.

Au Royaume-Uni et dans plusieurs pays du Commonwealth, le concept analogue est le « fair dealing », plus restrictif — il ne s’applique qu’à des finalités énumérées comme la critique, le compte rendu, la citation et le reportage, et non à un test ouvert d’équilibre. En France et dans une grande partie de l’Europe, le parent le plus proche est le droit de courte citation, aux côtés d’autres exceptions légales limitées ; celles-ci sont généralement plus étroites que le fair use américain et assorties de conditions propres, comme l’attribution et la proportionnalité. Conclusion : ne supposez pas que la latitude d’un documentaire américain voyage jusqu’à votre juridiction. Si votre film est réalisé ou distribué en Europe, prenez un avis fondé sur le droit qui s’applique réellement à vous.

Une check-list de travail

  • N’utilisez que ce qui sert votre propos, et sachez dire en une phrase pourquoi chaque élément est là.
  • Faites de l’usage un vrai commentaire ou une critique, pas une décoration ni un substitut à la licence.
  • Lisez le code de bonnes pratiques pertinent avant de présumer que quelque chose relève du fair use.
  • Gardez des traces de ce que vous avez utilisé et pourquoi, image par image si besoin.
  • Obtenez l’avis d’un avocat avant de verrouiller le film, surtout si une partie part vers un diffuseur ou un distributeur — ce qui rejoint l’étape du contrat de distribution.

Le fair use n’est ni une faille ni un piège. C’est un droit réel et utilisable qui permet aux documentaires de faire leur travail — mais seulement si vous le traitez comme un jugement réfléchi et défendable, pas comme un raccourci pour ne pas payer. Décidez délibérément, documentez, et faites-vous épauler par un avocat avant que cela ne compte.

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